MORIZ SCHEYER 

EXIL SOUS LA PROTECTION DES RESISTANTS

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SE CACHER : MORIZ SCHEYER,

UN JUIF AUTRICHIEN REFUGIE ET CACHE A BELVES

La France est une terre de migration ancienne, depuis la seconde moitié du XIXème siècle. Dans les années 30, ce pays accueille un grand nombre de migrants venus de l'est pour combler un manque de main d'œuvre, puis elle devient une terre d'asile. Beaucoup de ces migrants ont fui leur pays afin d'éviter la dictature et la guerre.

Dans un contexte économique difficile, la xénophobie et l'antisémitisme augmentent et les immigrés sont considérés comme « des indésirables ».

Loi française des 12 et13 novembre 1938.

L'un d'eux, Moriz Scheyer, un juif réfugié, en fait partie. Il a fui l'Autriche à cause de l'antisémitisme qu'il a subi. Moriz et son épouse veulent rejoindre la France, le pays des Droits de l'Homme qui va cependant bientôt collaborer avec les nazis et renier ses principes.

Mais tous les Français vont-ils abandonner les valeurs d'humanisme et d'égalité ?

L'ANSCHLUSS 

Du 12 au 13 mars 1938, l'Autriche est annexée par l'Allemagne. Des lois antisémites sont promulguées. Moriz Scheyer et son épouse choisissent d'aller en France car ils devaient sortir de l'Autriche à cause des persécutions antisémites. Afin de pouvoir quitter leur pays natal, les Scheyer doivent payer une taxe, c'est un des principes nazis. Leur fidèle gouvernante, non juive, décide de les accompagner et d'être à son tour une indésirable.

Ils décident donc de gagner en train la France en passant par la Suisse. Moriz Scheyer, journaliste cultivé proche des milieux intellectuels parisiens, aime la France pour ses valeurs, sa culture et sa littérature. Il s'y considère chez lui et la voit comme une maîtresse. De plus à l'époque la France n'était pas antisémite et des intellectuels français comme Benjamin Crémieux lui ouvrent les bras. C'est un ami proche de Moriz Scheyer, il l'aide à plusieurs reprises.

Benjamin Crémieux sera lui même déporté à Buchenwald le 29 janvier 1944 sous le matricule 44160.

« Ces juifs, ces salauds de juifs ils trouvent toujours quelqu'un pour les entretenir » dit un garde SA quand Moriz Scheyer franchit la frontière suisse. Ce dernier et sa femme perdent leurs biens, deviennent pauvres et doivent se débrouiller seuls. Scheyer ressent aussi l'appauvrissement de l'esprit qui est une humiliation. Il a subi le déclassement, il se sent humilié.

LES ETRANGERS VUS COMME DES INDESIRABLES

En 1938, les accords de Munich sont passés entre la France et l'Angleterre. Hitler a promis qu'il ne ferait plus de conquêtes. Mais après ces accords, Hitler prend le temps de préparer soigneusement les offensives suivantes.

La France se méfie de tous les réfugiés venant d'Allemagne ou de leurs pays alliés car elle a peur que ce soient des espions qui agissent pour l'Allemagne nazie. La police française arrête alors Moriz Scheyer une première fois sans raison, en lui demandant d'amener avec lui un membre de sa famille ainsi que le strict minimum pour deux jours. La France perd peu à peu ses fondements humanistes. Le lendemain il est transféré pour ensuite être emmené au stade de Colombe où sont regroupés ceux perçus comme des « ressortissants hitlériens ».

Une fois de plus, Benjamin Crémieux intervient pour sa liberté qu'un haut fonctionnaire de police présente comme une « faveur exceptionnelle ».

C'EST LA GUERRE 

En septembre 1939, la guerre est déclarée par les Français sans engager les combats. Au printemps 1940, les Allemands envahissent la France. Comme en Autriche, Moriz Scheyer et ses deux compagnes d'infortune fuient l'occupation et participent à l'exode. Paris, Poitiers, Bordeaux, Bayonne : ils entament un long parcours vers Albi qui les entraîne finalement jusqu'au camp de Basta-les-Forges près de Dax.

Le 22 juin 1940 l'Allemagne occupe le nord de la France à la suite de l'armistice. Moriz Scheyer s'inquiète de la situation auprès du délégué du camp qui lui répond qu'il n'a rien à craindre car il est sous la protection de la France et que les Allemands n'ont rien à faire à cet endroit. Quelques temps plus tard le camp est démantelé. Scheyer, sa femme et sa gouvernante sont envoyés à Téthieu, ville finalement envahie. « La croix gammée nous avait rattrapés » dit-il. Très vite la propagande antisémite est diffusée. Ils décident de repartir à Paris car « quitte à être pris au piège, autant que ce soit dans notre appartement ».

Mais l'étau se resserre Moriz Scheyer constate : « Le programme d'éradication avait donc débuté ». Les lois antisémites sont promulguées.

Sources : https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11674352 

Légifrance 

et  ETAT_FRANCAIS_TRAVAIL_-_FAMILLE_-_PATRIE_PREFECTURE_DE_POLICE_DIRECTION_DES_AFFAIRES_ADMINISTRATIVES_DE_POLICE_GENERA,_2022.0.260


Le 12 mai 1941, à 22 heures, un policier présente un imprimé vert le convoquant pour examen de situation. Cet « examen » conduit Moriz Scheyer au camp de Beaune la Rolande dans la baraque 8. Scheyer est miraculeusement libéré en juin pour raison de santé.

Sources : https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5410537 

et "Si je survis", livre de Moriz Scheyer traduit et commenté par P N Singer. 

PASSER LA LIGNE DE DEMARCATION

Il faut fuir. Les Scheyer et leur gouvernante décident de franchir clandestinement la ligne de démarcation entre la France occupée et la France non occupée. Cette entreprise s'avère difficile car les juifs n'ont pas le droit de sortir de leur domicile et de prendre le train. Ils ont commencé par rouler quelques kilomètres en voiture jusqu'à la lisière d'une forêt puis ils ont marché pendant 3 heures sur des chemins de traverse à l'insu des patrouilles allemandes. Une fois la ligne franchie, grâce aux services coûteux d'un passeur, ils atteignent Mussidan et doivent se présenter au poste de police de la zone libre, afin de demander un visa. L'accueil en zone dite libre se passe mal car quand le lendemain ils se présentent au commissariat, les policiers rient de leur situation : ces derniers sont de connivence avec le passeur et en tirent aussi des profits. M Pierre Vorms, leur proche ami, les accompagne à Ribérac pour régulariser leur situation. Les espoirs de liberté des fuyards sont anéantis. Ils doivent rester en Dordogne car ils n'ont pas obtenu l'autorisation de déménager en Isère. Les trois Autrichiens s'installent à Belvès, à l'hôtel Sully (actuellement la poste).

Plusieurs cartes trans-zone envoyées par Margaret Scheyer à monsieur Vorms en avril 1941 montrent que leur passage de la ligne de démarcation a été préparée et que les Scheyer étaient en communication avec Pierre Vorms. A ce moment là ils habitaient encore Paris.

Archive privée de madame Guervin.

A Belvès, Sheyer rencontre un jeune coiffeur : Jacques Rispal. Son père, Gabriel, est tapissier, sa mère, Hélène, tient une droguerie (photos ci-dessous).

Finalement, les réfugiés doivent quitter Belvès à regret car leur demande de séjour à Voiron a été acceptée par la préfecture. A Voiron, Moriz Scheyer est de nouveau arrêté avec sa femme et sa gouvernante. Moriz fait un malaise, sa femme obtient une libération signée par le médecin et le préfet. « Un miracle » se répète-t-elle après leur libération. La seule solution aux yeux des Scheyer est de s'échapper de la France et de fuir coûte que coûte en Suisse. Pierre Vorms leur trouve un passeur pour franchir la frontière suisse mais ce passeur est un escroc qui les abandonne en route. Pierre Vorms et les Rispal organisent leur retour vers Belvès en train grâce à des faux papiers effectués par René Mathieu, secrétaire de mairie et Instituteur à Saint-Cernin-de-l'Herm. René Mathieu, instituteur et secrétaire de mairie à Saint Cernin de l'Herm a fourni de nombreux faux papiers y compris pour les juifs pourchassés. Il a été reconnu Juste parmi les Nations car il a aidé à cacher plusieurs familles juives et ainsi leur éviter la déportation.

Jacques Rispal, de son côté, a fait 24 heures de voyage pour venir au secours des Scheyer.

SOUS LA MENACE D'UNE NOUVELLE ARRESTATION

En 1942 les Alliés débarquent en Afrique du nord et les nazis accélèrent alors les déportations. Les Allemands occupent la zone sud de la France. Les juifs sont recensés à la demande du commissariat aux questions juives. Moriz et sa femme Margaret sont sur la liste des juifs de Dordogne. Leur adresse enregistrée reste celle de l'hôtel Sully, ils sont les numéros 203 et 204 sur la liste. Une autre personne est également recensée en n° 184, dans ce même hôtel de Belvès.

CACHES

Cela oblige les Scheyer à trouver une cachette rapidement. Les Rispal organisent leur accueil dans un couvent du secteur, le domaine de Labarde. La mère Saint-Antoine accepte sans hésiter et leur offre une cachette dans une annexe du couvent. Deux ans passés dans un isolement qui confine à la réclusion. Ils ont bénéficié de la solidarité des Rispal et des Mathieu. Les Rispal ont failli se faire arrêter après une dénonciation. Un membre de la résistance a envoyé un inconnu pour aider Jacques Rispal, réfractaire au STO, et l'avertir du danger. Jacques se réfugie à Labarde. Les gendarmes sont arrivés à son domicile trop tard. Un gendarme du Bugue avait envoyé un message pour avertir de cette arrestation. Les gendarmes ne sont pas tous fidèles au gouvernement de Vichy.

LA LIBERATION

Archives municipales de Belvès. Document donnant la composition du comité de libération nationale de Belvès dont Gabriel Rispal fait partie.
Archives municipales de Belvès. Document donnant la composition du comité de libération nationale de Belvès dont Gabriel Rispal fait partie.

En août 1944, les Allemands se retirent du département de la Dordogne, chassés par les résistants qui accumulent les actions contre les nazis. Moriz Scheyer, sa femme et la gouvernante qui les a fidèlement accompagnés, retrouvent leur liberté après avoir été cachés par ces « justes » pendant plusieurs années. Le père Rispal brandissait le drapeau tricolore et chantait de tout cœur la Marseillaise pour marquer le triomphe des valeurs républicaines. La famille Rispal organise un repas pour fêter la victoire de la résistance en invitant leurs amis Pierre Vorms, Emil Kofler et deux officiers, un Américain et un Yougoslave. 

Photos de la libération de Belvès issues des archives privées de Mme Baille.

Moriz décide de rester en France, à Belvès car il se sent plus chez lui et en sécurité en France qu'en Autriche. Il dit :

« Chaque visage connu et inconnu, chaque maison, chaque pierre ne ferait que raviver en nous le souvenir amer et acide de ce que nous avions vécu du jour au lendemain, après l'Anschluss, en matière d'infamie, d'injures, de trahison et d'humiliation ».

Mme Rispal leur propose de les loger dans une petite maison qu'elle possède rue Giffaut. Ils partagent jusqu'à leur mort une amitié indéfectible.

Les Scheyer sont inhumés aux côtés des Rispal dans le cimetière de Belvès.

LES JUSTES DE FRANCE

Aujourd'hui, plus de 3000 personnes ont été honorées de ce titre de « juste parmi les nations » et inscrits au mémorial de Yad Vashem. De nombreux justes sont restés anonymes comme les Rispal. On estime que les trois quarts de la population juive de France a ainsi pu être sauvée.

En Dordogne, 133 personnes ont reçu ce titre. Quatre sont proches de Belvès : René et Henriette Mathieu de Saint-Cernin-de-l'Herm et Robert et Marie Geneste vivant à Berbiguières.

Un seul village en France a été honoré à titre collectif pour le sauvetage de pourchassés, il s'agit du Chambon-sur-Lignon. Déjà avant la guerre, ce village avait recueilli des réfugiés ayant fuit les dictatures d'Allemagne ou d'Espagne.

Entre 1940 et 1945, les habitants ont lutté contre les Nazis en accueillant des juifs pour les sauver des camps. Ils les cachent dans leur ferme ou leur habitation, comme dans l'histoire de Moriz Scheyer accueilli par les Rispal.

Le pasteur André Trocmé, de l'Eglise réformée de France, est entré en contact avec différentes organisations d'aide aux juifs. Il a commencé à travailler en collaboration avec un quaker américain de premier plan, Burns Chalmers. Celui-ci lui confia qu'il n'y avait aucun abri pour ceux qu'ils réussissaient à faire échapper des camps d'internement. André Trocmé organisa donc l'accueil dans son village. Il a fourni de faux papiers, de la nourriture et un toit.

Le village s'est transformé en refuge pour des milliers de pourchassés, juifs ou non, qui ont échappé à l'horreur des camps. On estime que 1500 à 3000 juifs ont été sauvés. Un tiers des réfugiés était des enfants.

Malgré le danger, les habitants ont poursuivi leur lutte héroïque même après l'invasion du village par les nazis. Lors des rafles, les réfugiés étaient emmenés dans la campagne environnante. L'esprit de solidarité et de résistance a persisté malgré les changements de vie imposés et l'arrestation de certains habitants et organisateurs de cette résistance.


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